Pierre Téqui / Quand le ministre des cultes ne tient pas compte des différences entre les cultes

Christophe Castaner a récemment déclaré que la prière n’avait pas forcément besoin de lieu de rassemblement. Si cela est vrai pour certaines religions ce n’est pas vrai pour les catholiques ; et ce n’est pas faire injure à l’une ou l’autre que de le dire car le plus élémentaire des respects implique de connaître les spécificités du culte de chacun. Mais comment a-t-on pu en arriver là ?

Par Pierre Téqui
Attaché de conservation du patrimoine, diplômé de l’École du Louvre, Pierre Téqui travaille dans des musées. Il est aussi un catholique engagé. Présent sur les réseaux sociaux, il tient aussi une chronique dédiée à l’art sur
RCF Hauts-de-France. 

Invité du Grand Jury RTL ce dimanche 3 mai, Christophe Castaner a répondu à la question que lui posait un journaliste. 

« Vous parliez de confiance. Vous ne faites pas confiance aux évêques catholiques français quand ils vous ont proposé un plan de distanciation pour pouvoir rouvrir les églises au culte avant le mois de juin ? »

Trois éléments de sa réponse retiennent l’attention.

  • Le premier était méthodologique. Il disait qu’il ne « faisait pas de différence entre tel ou tel culte » et qu’il travaillait avec « l’ensemble des cultes. »
  • Le second était factuel et rappelait le fait suivant : « Les églises peuvent rester ouvertes. Les mosquées pouvaient l’être mais le culte musulman a fait le choix de les fermer. Les églises sont restées ouvertes pour prier si on le souhaite. »
  • Le troisième était plus théologique. Alors qu’il ne voulait pas faire de différence entre les religions, le Ministre de l’intérieur a esquissé une définition de la prière : « Je pense que la prière se fait dans son rapport à celui qu’on accompagne, célèbre – chacun choisira le mot en fonction de sa religion – et soi-même, et n’a pas forcément besoin de lieu de rassemblement où on ferait courir un risque à l’ensemble de la communauté religieuse. »

Oui, le catholique a besoin d’un lieu de rassemblement

Il est vraiment regrettable que la conception de la laïcité à la Française aboutisse à ce que le Ministre de l’intérieur, chargé, rappelons-le, des relations avec les cultes, ne fasse pas de différences entre chacune des religions qui se trouvent sur le territoire ; il serait infiniment plus pertinent d’aboutir au contraire à des dialogues différenciés. 

Il est vrai cependant que, pour aboutir à cela, il faudrait une autre explication de ce qu’est la prière. Et ne pas conclure que cette dernière n’aurait « pas forcément besoin de lieu de rassemblement. »

Car, non, la messe n’est pas une simple prière récitée ensemble. Réciter ensemble une prière, c’est ce que font les musulmans lorsqu’ils se réunissent à la mosquée. À la messe, les chrétiens se rassemblent autour d’un autel et commémorent le sacrifice parfait accompli par le Christ sur la croix. 

Cette subtilité n’en est pas une. Elle a toute son importance. La messe, pour les catholiques, c’est le saint sacrifice : l’unique sacrifice du Christ y est rendu présent. Prier et chanter ensemble n’est que le cadre, la périphérie. Ce qui est au centre, c’est l’eucharistie ; c’est-à-dire la re-présentation de Son sacrifice.

Alors, oui, il est vrai de dire qu’un catholique peut prier chez lui aussi bien que collectivement. Cependant, le culte de sa religion – la messe – ne se limite pas à la prière et il n’est pas qu’une louange. Ainsi, ce qui peut se dire pour la liturgie des heures ne vaut pas pour la messe dominicale. De fait, le culte catholique s’organise autour d’une cérémonie qui la différencie des autres cultes.

Mais comment en sommes-nous arrivés à une telle déclaration de la part du Ministre de l’intérieur ? 

J’y vois trois raisons : 

  • La perte de la foi en la présence réelle.
  • L’imprégnation d’un imaginaire musulman.
  • Le relativisme.

La perte de la foi en la présence réelle

Si la messe n’est pas qu’une prière collective c’est que le prêtre y consacre le pain et le vin en corps et sang du Christ et que ce dernier y est réellement présent.

Hasard du calendrier, la déclaration de Christophe Castaner correspond avec la journée mondiale de prière pour les vocations : les catholiques se souviennent qu’il ne peut y avoir d’eucharisties sans prêtres, ni de communautés chrétiennes sans curés. En effet, seul le prêtre seul peut consacrer les offrandes que le peuple vient déposer sur l’autel.

Mais, cette foi en la présence réelle s’étiole. Jour après jour, une conception protestante du culte se fait jour chez les catholiques. Or, sans l’adhésion à ce dogme central de la foi catholique qu’est la transsubstantiation, la messe est effectivement réduite à une prière collective. Dès lors, elle ne nécessiterait plus de prêtre, juste une assemblée de croyants. Cependant, si les catholiques ont nécessairement besoin de se rassembler c’est que la messe est le sommet et la source de leur vie chrétienne. Le catholique qui a rejoint la communauté des baptisés vient se nourrir à l’autel et reçoit le corps de son Dieu des mains du prêtre. 

Il y a cinquante ans, aucun ministre de l’intérieur ne se serait risqué à qualifier le culte comme étant une prière pouvant se dire chez soi. Chacun avait à l’esprit que la messe était « autre chose » et surtout, chacun, même s’il n’était pas catholique, connaissait la valeur de l’eucharistie. 

Corollaire de la déchristianisation, cette perte de la connaissance du mystère de la messe explique qu’on ne la comprenne plus autrement que comme une prière collective. Or, les catholiques ne sont pas seulement privés de prières collectives, ils sont aussi privés d’eucharistie, privés de la présence réelle de Dieu dans l’hostie. 

L’imprégnation d’un imaginaire musulman

L’idée que la messe serait une prière collective renvoie à une conception musulmane du culte. L’omniprésence de l’Islam dans le débat public est telle que sa conception de la foi imprègne désormais les mentalités. En France, chacun sait que la mosquée est une salle de prière, que le fidèle doit y prier Dieu cinq fois par jour, qu’il doit se priver de nourriture au cours de la journée durant le mois de ramadan et, qu’en plus, il consacrera ses journées à méditer la parole d’Allah et à prier de façon assidue. Oui, à la mosquée, le « culte » des musulmans est une prière. Mais ce n’est pas le cas, comme nous le disions plus haut, pour les catholiques. Alors, s’il est plus aisé de transposer la prière de la mosquée au domicile il n’est pas tout aussi facile pour un chrétien de quitter l’église pour suivre la messe chez lui. 

De fait, Christophe Castaner a raison de préciser que les églises sont restées ouvertes durant le confinement alors même que le culte musulman a fait le choix de les fermer. 

Mais si les musulmans ont fermé les mosquées et que les chrétiens ont gardé les églises ouvertes cela ne découle pas d’un caprice. Il n’y a pas d’un côté des élèves zélés d’un côté et d’autres qui prendraient plus de liberté avec les consignes. 

En effet, au cœur d’une église se trouve le tabernacle renfermant l’eucharistie. L’édifice lui-même est consacré : c’est un lieu saint où Dieu est davantage présent qu’à l’extérieur. Cette qualité est propre aux églises catholiques. On ne la retrouve pas dans les temples protestants ou dans les mosquées musulmanes. Elle ne découle que de la présence réelle du Christ dans un coffre signalé par une lumière rouge. 

A contrario, dans une mosquée, on trouve un Mihrab, c’est-à-dire une niche murale qui sert à indiquer la direction de la Mecque. De fait, le musulman peut retrouver cette direction chez lui lorsqu’il étend son tapis de prière. En revanche, le chrétien ne prie pas de la même façon chez lui dans son coin prière que dans une église à côté du tabernacle. 

Enfin, la mosquée n’est pas un lieu consacré, il s’agit d’une salle de prière, qu’on considère avec respect et dignité mais Allah n’y est pas davantage présent qu’ailleurs. Si les fidèles retirent leurs chaussures avant d’entrer dans la mosquée ce n’est pas parce que celle-ci est sacrée. La raison est plus pratique : pour que leur prière soit valide les musulmans doivent débarrasser leur corps, leurs vêtements et le lieu de la prière de toute impureté. Ils retirent donc leurs chaussures pour des raisons pratiques et hygiéniques avant que d’être spirituelles. Il s’agit de ne pas salir les tapis sur lesquels ils se prosternent. A contrario, le chrétien se signe avec de l’eau bénite faisant mémoire de son baptême au moment où il franchit les portes d’une église et fait une génuflexion devant le tabernacle. 

Toutes ces raisons expliquent que les mosquées ont été fermées mais que les églises restent ouvertes. Elles expliquent aussi que la prière des musulmans à la mosquée n’a rien à voir avec le sacrifice de la messe des catholiques. 

 Le relativisme

Mais, en se refusant à différencier les religions, le Ministre de l’intérieur cède ici aux séductions du relativisme. Cela fait des années que la seule façon politiquement correcte de parler des religions consiste à répéter que « nous sommes des religions du Livre ». On a vu ensuite arriver les slogans les plus réducteurs comme « Un dieu, trois manières de le prier : coexist », « Nous sommes tous frères », « On parle de Jésus dans le Coran », « Nous sommes tous des enfants d’Abraham » sans parler de la plus ridicule d’entre toutes : les « trois grandes religions monothéistes ».

Pourquoi vouloir à ce point d’un grand melting-pot ? Parce qu’on tient ce relativisme comme un discours nécessaire à l’élaboration du vivre ensemble. Hélas, ce discours a le tort de ne séduire que les athées qui n’y entendent rien et de froisser les croyants. 

Imaginerait-on que les électeurs de François Hollande et de Nicolas Sarkozy seraient heureux d’être réduits à n’être que « des électeurs qui appartiennent à la République » ? Non ! 

Mais ce qu’on ne s’autorise pas à dire pour les opinions politiques, on le répète à loisir pour les religions. Cela offre des précautions qui permettent de couper court aux discussions. Cependant, nous ne devrions pas, comme notre ministre, « faire de différence entre tel ou tel culte. » Et notre ministre ne le devrait pas non plus. Car se priver des différences est un frein réel à la compréhension de l’autre.

Notre religion nous fait entrevoir des réalités différentes. En effet, une religion consiste en un rapport à Dieu spécifique. Il ne s’agit pas, pour paraphraser Christophe Castaner, que chacun choisisse un mot en fonction de sa religion. L’idée de Dieu n’est pas un concept égal que chacun nommerait différemment ; Allah pour les uns ou Christ pour les autres. 

Non. Au contraire, chaque religion conçoit un rapport à Dieu différent. Et de cette différence découle un rapport existentiel au monde différent, un rapport au Salut différent, une vision du monde différente.

Changeons notre manière de voir les différences

La religion catholique est une religion différente de celle des musulmans. Elle est aussi une forme différente de celle des protestants. Et nous devons nous réjouir de ses différences et les connaître. 

À trop envisager le confinement comme un moment qui serait également difficile pour les chrétiens et les musulmans, on en oublie le fait qu’il n’est pas difficile de la même façon et pour les mêmes raisons. Or, ces raisons qui rendent le confinement difficile sont différentes car ces différences portent sur des points fondamentaux de la foi. Les explorer et les connaître, c’est connaître l’autre. C’est apprendre à connaître ce qui caractérise profondément et religieusement le mois de ramadan ou le fait d’aller à la messe, le fait pour un protestant de se rendre au temple ou pour un shintoïste de brûler de l’encens. 

Envisager la différence, c’est connaître l’autre. Aller à la rencontre d’un musulman c’est peut-être découvrir un frère mais c’est aussi, en tant que chrétien, aller à la rencontre d’une altérité. 

On peut trouver qu’il y a un objectif politique et social intéressant et légitime à ne s’appesantir que sur ce qui est commun et nous réunit mais ces éléments en commun sont souvent de grandes banalités (On a un Dieu, on a un paradis, on prie, on a des fêtes religieuses qui rassemblent du monde, on a des lieux de culte…). En retour, prêter attention aux différences c’est distinguer les spécificités, c’est pénétrer au cœur de l’identité de l’autre. 

Tout cela, cette connaissance de la foi et de l’autre, le relativisme ne s’en préoccupe pas. L’indifférenciation est une façon commode pour la société de balayer les religions qu’elle ne ce semble vouloir envisager que comme quelque chose de problématique. Nous sommes des enfants que nous privons de chocolat alors même que chaque enfant n’aime pas autant le chocolat. 

Et si on sortait de ces simplifications guidées d’abord par l’idéologie ? Le respect de l’autre se trouve dans le fait de le reconnaître comme un autre et d’aller explorer ce qui le définit comme un autre. Ne nous en remettons pas aux visions simplifiées qui n’en deviennent que simplistes à force de vouloir être égalitaristes. 

Les religions ne sont pas des caprices formulés par des citoyens-enfants que leur foi plonge dans l’immaturité. Elles sont des rapports au monde complexe qu’il ne s’agit pas de simplifier. Car simplifier, c’est trahir. Et trahir, c’est se tromper. 

Pierre Téqui

Crédit Image : Source Frederic Legrand – COMEO / Shutterstock.com

Tendances

Chaque jour, toutes les infos !

ARTICLES RÉCENTS

Des « sorcières » ont coupé en deux la croix du Pic Saint-Loup

Dans la nuit de dimanche à lundi, la croix du Pic Saint-Loup a été coupée en deux. La Croix du Pic Saint-Loup trônait sur le...

Virus, religion et politique : Dieu appelé au secours de l’Amérique latine

Virus, religion et politique : Dieu appelé au secours de l’Amérique latine Kelber Pereira Gonçalves, Université de Tours Si la propagation du virus Covid-19 est mondiale, les discours politiques, médiatiques...

Le Pape reporte le Congrès Eucharistique International de Budapest à 2021

Le Congrès Eucharistique International est reporté à septembre 2021. Le 52ème Congrès Eucharistique International devait se tenir à Budapest du 13 au 20 septembre prochain,...

En Chine, on torture des prêtres pour les forcer à rejoindre l’église patriotique

Un magazine sur la liberté religieuse en Chine révèle des cas de torture de prêtre pour les contraindre à adhérer à l'Association Catholique Patriotique...

Le Sanctuaire Notre-Dame du Puy a besoin de votre aide

Plus ancien lieu d’apparition de la Vierge en France, le Sanctuaire Notre-Dame du Puy accueille, chaque année, près de 600 000 personnes. Au cœur...

On dit LE covid 19 ou LA covid 19 ? La réponse de l’académie française va vous surprendre

Dans une publication parue le 7 mai sur son site web, l'Académie française nous interpelle sur le bon usage dans la langue française de...

Décès de Birthe Lejeune : « Âme de la Fondation », elle avait consacré sa vie « au service des plus fragiles »

Nous honorons la mémoire de Birthe Lejeune, veuve du professeur Jérôme Lejeune, décédée des suites d'une longue maladie le mercredi 6 mai. Birthe Lejeune est...

Etienne Tarneaud / Une chanson pour l’Evangile de dimanche prochain : « Je suis le Chemin »

Etienne Tarneaud, chanteur et conteur biblique, vous propose la chanson de l'évangile de dimanche prochain : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie....

Vidéo / Découvrez « On ira tous en librairie », le clip des auteurs et éditeurs catholiques

La fermeture des librairies pendant le confinement a mis à mal la filière du livre catholique en France. Pour soutenir la filière du livre,...

Les Foyers de Charité révèlent les agissements du Père Georges Finet

Communiqué de la Conférence des Evêques de France du 07 mai 2020 Le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France a été informé...